jeudi 23 juillet 2009

Rashōmon, 羅生門

Affiche de Rashōmon

Si vous ne pouvez voir une partie du titre de l'article ou si vous voyez des points d'interrogation à la place, c'est parce que vous n'avez pas de polices japonaises installées dans votre système. Ce n'est pas grave; ce que vous ne voyez pas est le mot "Rashōmon" écrit sous sa forme originale en kanjis.

De par cet article, je pourrai faire d’une pierre deux coups et vous parler d’un film, ainsi que d’un effet psychologique lié (ce n'est pas que je parle normalement de psychologie, mais faisons une exception). La raison est fort simple, parler d’un décrit pratiquement l’autre, l’effet Rashomon ayant été inspiré du film dont je vous parle.

Rashōmon est un film japonais de 1950 fait par le réalisateur Japonais le plus célèbre à ce jour, le défunt Akira Kurosawa. J’ai probablement été poussé à parler de ce film si soudainement à cause des cours sur la langue japonaise que j'ai récemment commencés à suivre, mais c'est un film que j’avais vu plus d'un mois avant le début de cette étude.

Le film est basé sur deux nouvelles littéraires différentes : Rashōmon (1915), qui ne donne que le lieu et quelques éléments plus ou moins importants à l’histoire, malgré son titre identique, puis Yabu no Naka a.k.a Dans le fourré (1922), qui donne plus ou moins les personnages et la majorité de l’histoire à ce que j’ai entendu, mais je n'ai pas lues ces histoires, ce qui n'est pas si grave que ça pour cet article, surtout que le film n'est pas une adaptation directe d'une ou l'autre histoire. Ce film est reconnu pour avoir apporté le cinéma japonais au reste du monde en remportant l’oscar du meilleur film étranger, il a aussi aidé à lancer la carrière de Kurosawa sur un plan international. The Outrage est un remake américain sorti en 1964, mais je ne l’ai pas vu encore, je ne peux donc pas comparer les deux films pour l’instant.

L’effet Rashomon, qui a emprunté son nom et son existence même à ce film, est décrit comme l’effet de la subjectivité de chacun sur la perception des événements passés. Pas nécessaire que ces événements se soient passés il y a très longtemps, car au moment même où nous observons un événement, il est filtré par nos croyances, nos opinions, notre vécu, etc., après quoi notre cerveau fabrique automatiquement une nouvelle version de l’histoire, généralement toute aussi plausible que la vérité, mais plus ou moins amplifiée ou condensée par moments selon nos émotions par rapport à chaque partie. Il est possible d'omettre entièrement des passages et d'en inventer de nouveaux pour que tout colle ensemble.

Dans ce qui doit être l’un des premiers films à explorer ce genre d'effet psychologique, nous avons probablement ainsi droit à l’une des premières occurrences au grand écran d’un même événement raconté par diverses personnes de différentes manières, contrairement au tout aussi excellent Citizen Kane (un classique américain encore plus ancien que Rashōmon) où plusieurs parties différentes d’un seul long événement, l'histoire d'une vie, sont racontées par différents personnages. Intéressant de noter que dans les deux cas, ce sont plusieurs personnes interrogées qui font progresser l'histoire, mais je ne pense pas que Citizen Kane implique la subjectivité des personnes interrogées quand on nous montre les séquences de la vie de Kane, je pense qu'elles doivent être prises comme la vérité.

J’arrive parfaitement à comprendre pourquoi ce film a été récompensé d’un oscar et d’autres prix, car il a largement dépassé mes attentes (je dois avouer que la tâche était facile, car elles étaient pratiquement nulles, je ne savais pas du tout ce que c’était avant de l’écouter), surtout pour un film si vieux et provenant du Japon. C'est qu'ils produisent généralement de bons animés, mais plusieurs de leurs "vrais" films peuvent être décevants pour un public comme le nôtre, nous ne sommes pas habitués par leur rythme lent et le fait que tout est souvent très symbolique avec rien de concret accompli en bout de ligne. En quelque sorte, Rashōmon et les autres films de Kurosawa en général ont aussi un rythme lent, surtout une longue introduction, mais dans le cas de certains d'entre-eux y compris le cas présent, le style traditionnel japonais est moins présent pour être plus adapté à une audience internationale, tout en conservant un peu d'exotisme et d'historique du Japon. Ce n'est pas comme le par exemple, mais un certain poétisme symbolique est présent en arrière-plan à l'histoire qui elle, aboutit à quelque chose de cohérent, même si c'est pour nous pousser à réfléchir au-delà des limites du film.

Il est situé à l'époque de Heian selon certains indices, visiblement à une période sombre marquée par les vols et la guerre, expliquant pourquoi le prêtre, l’un des personnages, semble avoir complètement perdu tout espoir face à l’humanité après qu'un événement très choquant se soit produit pour ajouter au malheur de l'époque, ou encore pour lui prouver que les crimes odieux sont rendus chose commune. L’événement : à la base, le seul événement concret et prouvé est la mort d’un samouraï, laissant croire à un meurtre. S’ajoutent à ça le viol de sa femme selon les dires de la plupart des personnages et possiblement un vol, l’arme n’étant plus présente sur les lieux du crime.

Au début, nous voyons le prêtre au désespoir et un homme (un bûcheron) qui semble aussi troublé. Un simple villageois vient se joindre à eux, alors qu'ils attendent près de la porte de la ville (un véritable monument aussi appelé Rashōmon, construit dans les siècles entourant l'époque à laquelle le film est situé) que de fortes averses passent. Le villageois est intéressé à entendre l’histoire du procès auquel les deux hommes visiblement bouleversés ont assisté en tant que témoins (le prêtre a vu passer le samouraï et sa femme le jour du crime et le bûcheron a trouvé le corps). Les autres témoins aux procès étaient un bandit accusé du meurtre et du viol, la femme du samouraï et, croyez-le ou non, le fantôme du samouraï (via une médium). Ce témoin a passé mieux que ça ne peut le paraître textuellement. Certes, c’est étrange au départ, mais quand nous tenons en compte l’époque à laquelle le film est situé, c’est moins ridicule et ce n’est pas comme si cette intervention n’était pas nécessaire, car un homme mort n’aurait aucune raison de raconter des mensonges, n’est-ce pas? Je ne peux répondre à ça, mais c’est l’une des choses sur lesquelles le film nous fait réfléchir.

Quand je parlais d'une longue introduction, je faisais plutôt référence à ce qui se passe jusqu’à la fin du premier témoin qui raconte une version complète de l’histoire, c’est le bandit, dans une performance très excentrique. Sa performance me dérangeait au départ, mais je me suis mis à l’accepter et même à la trouver solide. En gros, il est à son procès, il est sûr de se faire exécuter même s’il est innocenté de ce meurtre, car il est un fameux bandit en dehors du crime dont il est accusé, donc il se donne en spectacle pour faire valoir sa réputation, son dernier acte.

Toutes les performances des acteurs sont plutôt bonnes, il existe de nombreux films japonais de basse qualité ou des films internationaux/américains de l’époque avec des performances sans vie ou peu réalistes, mais nous pouvons croire en le jeu des acteurs dans ce cas-ci, autant que dans tout bon film (c'est rare qu'un bon film, je veux dire de qualité, ne contienne que de piètres performances).

La raison pour laquelle je trouvais le film encore lent rendu là, c’est entièrement dû au fait que je me disais : « O.K., c’est ça le film, il y a eu un meurtre, le bandit est déjà pris, il reconnaît son meurtre et l’histoire est réglée? C’est correct, mais ça ne valait pas particulièrement la peine d’être écouté.» Il faut savoir que la scène reconstituée ne valait pas la peine, car l'action n'était pas si présente que ça et l'événement en tant que tel n'est pas si spécial, bien qu'immoral. Je pensais donc que c'était juste supposé être choquant pour le public de l'époque qui avait vu moins souvent des meurtres et du viol au cinéma (n'ayez pas peur, ce n'est pas un film d'exploitation et on ne voit pas le viol en direct, désolé ceux que ça peut décevoir... Freaks!).

J’avais tort, car je ne savais pas que le film allait prendre cette tournure psychologique, mais j’ai tout de suite compris lorsque j’ai vu le même récit recommencer de la part de la femme du samouraï (en passant, elle est très soumise, elle a un sale rôle qui la rend presque méchante par moments, mais gardez en tête que les idées ont grandement évolué pour le mieux depuis quelques siècles et qu'il ne faut pas vous gâcher le film pour ça, car son comportement de soumission est normal et bien joué pour l'époque représentée). C'est à ce moment que j’ai commencé à noter des changements de plus en plus importants dans les deux récits, que j'ai compris le but du film ou ce qu'il faisait. Mon opinion a rapidement changé et j’étais maintenant complètement captivé.
Capture d'écran du film Rashōmon
J'aime l'affiche que j'ai incluse, mais particulièrement cette capture d'écran, car subjectivement, certains seront portés à trouver que la femme semble être victime, de par sa position inférieure au bandit qui a un regard menaçant, mais certains remarqueront peut-être une connexion qui passe entre elle et lui, comme si elle n'était pas si victime que ça. Veuillez noter qu'il n'y a pas de bonne réponse vérifiable ici.
Quelle est la vérité? C'est ce qui est bien, nous ne pouvons le savoir (ce ne serait pas toujours bien, mais ça l'est ici). Tout ce que je peux vous affirmer, c'est que rien n’est comme il le semble dans cette histoire. Il est clair pour moi que tous les témoins sont coupables de quelque chose en bout de ligne, y compris le samouraï qui ne semble pas avoir été un être vraiment si moral que ça, reste à savoir qui est le/la plus coupable. Nous pouvons nous rattacher plus à une version qu’à l’autre ou prendre des morceaux ici et là pour fabriquer notre propre version des faits, et selon l’effet Rashomon, nous le faisons probablement sans le vouloir en écoutant le film, mais il n’y a pas de certitude, que des débats (même des ouvrages philosophiques ont été faits sur ce film).

Contrairement à toutes attentes, la réalisation fait dans le simpliste ou le minimal, faisant abstraction d’une multitude de personnages, de décors et de dialogues interminables (il y a des dialogues pour expliquer le nécessaire, mais il y a des longs moments sans aucun mot prononcé, car sans être un film muet, Kurosawa voulait rendre hommage à cette époque plus simple du cinéma) pour laisser la place à une histoire sans éléments risquant de nous faire dévier du focus principal. Ne vous laissez pas repousser par son ancienneté (qui en fait aussi un film en noir et blanc, je sais que certaines personnes n’aiment pas ça de nos jours), son origine, son titre (qui veut littéralement dire "porte du château", mais cela semble avoir peu/pas d'importance) ou peu importe quoi d’autre, donnez une chance à Rashōmon et vous ne devriez pas être déçu. Ce pourrait bien être la première fois que vous voyiez quelque chose du genre.

Une petite mention que j’ai failli oublier, malgré son importance, c'est que j’ai écouté le film en japonais avec des sous-titres anglais. Je ne sais pas s’il y existe une version doublée en d'autres langues, mais dans le cas de films parlant une langue qui vous est étrangère, je vous suggère toujours des bons sous-titres dans votre langue maternelle ou au moins dans un langage avec lequel vous êtes à l'aise, plutôt que de perdre les performances vocales originales.

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